Interview d’Atna Joy, Illustrateur et Concept Artiste

Autodidacte émérite, Atna Joy est un illustrateur et concept artiste qui se construit avec et par l’image. Fortement épris de la culture japonaise et ses paysages, l’artiste arbore une palette de couleurs vives pour travailler au corps les émotions, ses illustrations dévoilant un univers onirique empreint de nature et de poésie.

Apprendre et se construire par l'image...

MARINE MACQ : Tout d’abord, raconte-nous d’où te vient ta passion dévorante pour le dessin ?
ATNA JOY : Très bonne question ! Pour être honnête, je ne sais pas vraiment ! J’ai commencé à dessiner pour le plaisir pendant mes études de comptabilité. Les retours que l’on me donnait sur mon travail m’ont vite fait comprendre que je n’avais aucune base véritable. Voyant le travail de nombreux artistes sur les réseaux, j’ai commencé à vouloir réellement m’y mettre et progresser. Et à force de dessiner, d’y trouver du plaisir et du challenge (entre deux moments de frustration aussi), j’ai compris que c’était une véritable passion et que je voulais en vivre.

M.M : Depuis quand t’es-tu lancé dans cette grande aventure du digital painting ?
A.J : Sans passer par le traditionnel, je me suis directement lancé dans la peinture numérique ! Je crois d’ailleurs que ma première peinture date d’août 2014. Auparavant, je me limitais surtout à gribouiller des formes aléatoires sur mes feuilles de cours…

M.M : Quelles études as-tu suivies pour te former aux arts graphiques ?
A.J : Nous y sommes : aucune ! Je suis autodidacte en la matière, puisque j’ai suivi des études de comptabilité qui ne m’ont pas vraiment servies pour le dessin.

M.M : D’ailleurs, outre les études au sein d’écoles professionnelles, l’auto-formation joue un rôle essentiel dans ce domaine pour travailler sa créativité et sa maîtrise de l’image. Peux-tu nous expliquer la manière dont tu t’exerces au quotidien pour améliorer toujours plus ta compréhension de l’image, et par extension ta pratique du dessin ?
A.J : Etant autodidacte, l’auto-formation par l’intermédiaire de plates-formes en ligne ainsi que les retours d’amis et de membres sur les réseaux ou forums ont joué un rôle essentiel pour moi. Je me suis également penché du côté de certains ouvrages que j’ai toujours sous la main, et que je révise encore dès qu’une base n’est pas acquise. En ce qui concerne les exercices quotidiens ça varie assez souvent, le rythme idéal étant pour moi matinée-étude et après-midi-application/création (bien que le plus souvent, je passe ma journée sur des études et exercices, la phase de création ne venant qu’avec l’apparition d’une idée). Je produis peu d’images, mais chacune d’entre elles est essentielle : je me confronte bien souvent à des thèmes/éléments que je ne maîtrise pas, ce qui me permet avec les retours que j’en retire de pouvoir mettre en place des programmes d’études pour pallier ces lacunes. N’ayant pas eu d’enseignement scolaire en matière artistique, je suis parti du principe que je pouvais également apprendre en étudiant les artistes qui m’inspirent afin de comprendre leurs choix, méthodes et réflexions. Un point qui m’aide à améliorer ma propre compréhension de l’image.

M.M : Selon toi, quelle œuvre issue de ta production résumerait le mieux l’essence de ton univers artistique ? Autrement dit, comment le définirais-tu ?
A.J : Je dirais Lost in the Forest ou The Silent Forest. Si je devais utiliser deux mots pour définir mon univers artistique, je pense que je dirais assez spontanément « nature et poésie ». J’aime beaucoup les illustrations prenant comme thème premier la nature, mais j’adore aussi lorsqu’elles ont un petit côté surnaturel qui incite au voyage, et c’est ce que j’essaie de travailler la plupart du temps.

M.M : Plus largement, que cherches-tu à exprimer à travers tes œuvres ?
A.J : Je ne sais pas si je le formule correctement mais dernièrement, je recherche principalement à exprimer des ambiances et émotions à travers le choix des couleurs de mes illustrations, ce qui n’est pas chose facile.

M.M : A partir d’une œuvre de ton choix, peux-tu nous décrire plus en détail ton processus de création ?
A.J : Je pense que l’illustration A little Walk a le processus de création le plus intéressant, du moins il est celui que je devrais utiliser plus souvent. L’image se fonde sur la préparation de plusieurs thumbnails de recherche de composition et d’ambiance. En l’occurrence, j’ai dû en produire cinq et ai poussé celui qui me plaisait le plus. Une fois la composition et les valeurs bloquées, j’ai fait quelques recherches rapides de couleurs pour bien définir l’ambiance. Avant d’attaquer la ligne, j’ai également fait plusieurs recherches de formes de rochers, de buissons et de montagnes pour me familiariser avec elles. Une fois tout cela mis en place, j’ai commencé à attaquer le rendu en poussant de l’arrière-plan jusqu’au premier plan.

M.M : Combien de temps passes-tu en moyenne sur la création d’une illustration ?
A.J : Cela varie beaucoup. Mes trois dernières illustrations m’ont pris une journée et demi de travail environ tandis que pour Looking for a House par exemple, j’ai bien dû dépasser la quarantaine voire la cinquantaine d’heures. Certaines illustrations me prennent plus de temps parce que je fais de nombreuses recherches préalables de composition et de formes, et que je dois parfois m’y prendre à plusieurs reprises pour avoir des formes qui me plaisent (comme les montagnes…).

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L'exploration par la couleur...

M.M : Au fil de tes illustrations, on retrouve ce personnage à la longue chevelure et aux grands bois qui donne du corps à ton portfolio… Comment penses-tu et intègres-tu le story telling à tes compositions ?
A.J : Effectivement ! C’est un personnage que j’ai intégré dans une de mes illustrations, et que j’essaie de redesigner de temps en temps (même si je dois reconnaître qu’il ne s’agit pas là de ma zone de confort). En réalité, ce personnage ne fait pas grand-chose dans mes illustrations mis à part se promener ou cueillir des fleurs, mais je compte sérieusement développer son histoire et l’utiliser pour intégrer plus de narration à mes images. Parfois, j’ai une idée et je construis ma composition en fonction, parfois je réalise simplement un paysage et à la toute fin, je me dis « tiens, ça serait marrant de mettre cette fille à cornes en train de ramasser des fleurs »…

M.M : Nombre de tes œuvres appellent à l’exploration et à l’aventure… Les voyages font-ils partie de tes principales sources d’inspiration ?
A.J : Je pense oui. En fait, la majorité des livres, films et séries d’animation qui m’ont plu traitent toujours d’une quête ou d’un voyage à travers la nature, ou du moins un environnement différent du nôtre. J’essaie donc de m’inspirer de tout cela pour nourrir mes créations.

M.M : L’omniprésence de la nature combinée à ton style pictural n’est pas sans rappeler l’univers esthétique de Miyazaki. S’agit-il d’un modèle pour toi ? Si oui, pour quelles raisons ?
A.J : C’est très clairement un modèle pour moi ! Dans les films d’animation que j’ai vu du studio Ghibli (j’ai un peu honte de le reconnaître, mais je n’en ai vu que trois ou quatre en réalité) ou d’autres studios d’animation japonaise d’ailleurs, j’ai été vraiment subjugué par la beauté des décors, les ambiances, la poésie et l’histoire qu’ils arrivent à tisser … C’est ce que j’aimerais réussir à recréer à travers mes images personnelles.

M.M : Plus largement, la culture nippone infuse beaucoup ton imaginaire. Qu’est ce qui te séduit le plus à travers elle ?
A.J : A vrai dire, je crois que je regarde juste beaucoup trop d’animés japonais… J’ai été influencé malgré moi. Mais plus sérieusement, je ne suis pas un grand connaisseur de la culture japonaise, je suis surtout un grand admirateur de leur architecture et de leurs paysages.

M.M : Quels sont les artistes/illustrateurs/concept artistes qui t’inspirent le plus au quotidien ? Pour quelle(s) raison(s) ?
A.J : Il y en a beaucoup (trop). Je suis pas mal inspiré par certains artistes traditionnels… Tout d’abord, Richard Schmid pour sa gestion des valeurs/couleurs et son brushwork, Edgar Payne et Josh Clare pour leur palette de couleurs, et bien évidemment le studio Ghibli (Kazuo Oga et Miyazaki pour ne citer qu’eux, mais je pense à tous les autres artistes qui ont produit un travail formidable). En moins traditionnel, parmi ceux qui m’inspirent au quotidien, je nommerais Wenjun Lin dont l’univers actuel mêle narration et poésie grâce à ses personnages et ses choix de couleurs pour ses décors. C’est une grande source d’inspiration pour moi. Mathias Zamecki également car de mémoire, c’est en voyant ses backgrounds que j’ai voulu m’y essayer. J’aime ses choix de couleurs, il a parfois un style ghibli qui me plait beaucoup. Enfin, la Tonko House. C’est en suivant la formation schoolism dispensée par Dice Tsutsumi et Robert Kondo que j’ai pris conscience de l’importance des couleurs. Ces deux artistes sont vraiment une source d’inspiration en la matière, ils comprennent véritablement la couleur et savent l’utiliser pour créer les ambiances qu’ils veulent dans leurs illustrations.

M.M : Si tu apprécies représenter des paysages et les décliner à travers des ambiances diverses et variées, tu produis également des portraits. S’agit-il de travaux d’après modèles photographiques ?
A.J : Principalement oui. Il y a des périodes comme ça où j’ai envie de faire des personnages et des portraits, donc j’étudie des portraits d’après photos. Ces périodes coïncident souvent avec un post de Wangjie Li d’ailleurs ! J’en fais parfois (rarement) de tête, mais le résultat n’est pas encore concluant pour le moment.

M.M : Saurais-tu nous raconter ta dernière expérience forte, ou dernière « claque esthétique », ayant eu un impact sur ton propre univers ?
A.J : J’en ai généralement une tous les jours quand je regarde l’actualité d’Artstation, mais blague à part, j’ai récemment eu deux grosses claques esthétiques : la première en regardant le clip de Rise et le travail qui avait été fait en amont sur les matte paintings, la seconde avec l’animation de Glen Keane pour Lux : Binding Light (j’essayais de travailler la gestuelle quand je suis tombé dessus, je n’ai pas été déçu !).

M.M : De l’animation à l’illustration, en passant par les jeux vidéo : à quoi aspires-tu pour la suite de ta carrière artistique ?
A.J : J’aimerais beaucoup lancer ma carrière dans l’illustration ou l’animation. J’aime tous ce qui a un rendu assez 2D, là où l’importance est donnée aux couleurs ou à la composition. Donc l’idéal pour moi serait je pense de faire du color script, du matte painting ou de l’illustration, l’avenir nous le dira !

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