Interview d’Arthus Pilorget, Concept Artiste Freelance

Issu de l’école des Gobelins et membre du collectif artistique Souviens Ten Zan, Arthus Pilorget est un concept artiste freelance qui travaille dans l’animation depuis 2015 (The Breadwinner,
Klaus). Né de parents tous deux illustrateurs, c’est tout naturellement que l’artiste développe un goût pour l’image, son univers révélant un esprit cartoon empreint de poésie.

S'exprimer par l'image, une affaire de famille...

MARINE MACQ : Commençons par le commencement, peux-tu nous dire d’où te vient ta passion pour l’animation, ou plus largement le dessin ? As-tu grandi dans un cadre familial sensible à l’art ?
ARTHUS PILORGET : Alors oui plutôt ! Pas compliqué de savoir d’où vient ma passion, mes deux parents sont illustrateurs jeunesse ! Mon père faisant aussi un peu de tout, sculpture, peinture, et carnets de voyage à travers le monde…

M.M : Une fois diplômé de l’Institut Saint Luc de Bruxelles, tu débutes en 2010 une formation Cinéma d’Animation dans la célèbre école des Gobelins à Paris. Tu participes alors à la production du court métrage Que Dalle, qui met en scène une bande d’enfants au projet s’il en est machiavélique ! Peux-tu nous en dire davantage sur la formation que tu as suivie, ainsi que sur le projet d’animation que tu y as défendu ?
A.P : Une très bonne formation sur le plan technique (surtout en ce qui concerne l’animation), globalement d’excellents profs et intervenants. Beaucoup de travail, c’est intense, surtout la première année lorsqu’on ne connait rien au monde de l’animation, et c’était mon cas. J’y ai moins trouvé mon compte en termes de réalisation, de concept art/développement visuel et de couleur en général. Je me suis découvert cette passion surtout sur notre film de fin d’étude, et j’ai appris un peu sur le tas, et sur le tard. J’ai aussi beaucoup appris grâce aux autres élèves. En fait je dirais qu’une grande partie de la qualité et de la réputation de cette école se trouve chez les élèves eux-mêmes, dans l’émulation créative qui est générée, toujours l’envie de faire mieux, de faire plus, de réinventer. Notre projet Que Dalle avait pour motivation de renouer avec les racines campagnardes ou banlieusardes des membres de l’équipe. On vient tous de coins où il n’y avait pas forcément grand-chose à faire quand tu es entre deux âges, plus vraiment un gamin, pas vraiment un ado non plus. On voulait retrouver cette ambiance de mercredi après-midi pluvieux où tu t’ennuies, et où tu peux te mettre à élaborer des plans chelous avec tes potes juste pour faire passer le temps. Graphiquement, on voulait retrouver ce contraste enfance/quotidien morne et gris, avec un style assez cartoon pour les persos, et des décors beaucoup plus réalistes.

M.M : D’ailleurs, la même année qui a précédé ton diplôme aux Gobelins, tu vas proposer un court-métrage au Festival d’Annecy pour aborder ce lourd sujet qu’est la Seconde Guerre Mondiale. Pourquoi avoir choisi ce sujet et comment as-tu souhaité le représenter ?
A.P : En fait, nous n’avons pas choisi le sujet car chaque année, il y a un thème imposé, souvent en rapport avec le pays invité. Pour nous, c’est tombé sur l’année commémoration 14-18, un super sujet à mon goût ! Un peu comme pour Que Dalle (on était en partie la même équipe), on a voulu traiter ça de manière réaliste, dure. Un caméraman amateur embarqué dans la réalité des soldats, froid, grisaille, boue, explosion, mort.

M.M : A la fin de tes études, il me semble que tu fais tes premiers pas aux côtés de Golden Wolf, une société de production d’animation londonienne. Sur quel(s) projet(s) as-tu collaboré exactement ?
A.P : Avant Golden Wolf j’avais fait un premier job de 2 mois à Cartoon Saloon en Irlande, et j’ai ensuite bougé à Londres. Le studio est cool et hyper efficace, il y a toujours 15 projets en même temps, surtout de la pub, et ils ont une belle identité graphique. Mais ça ne me convenait pas, il faut être très polyvalent et switcher tout le temps d’un projet à l’autre, alors que je souhaitais pouvoir développer plus tranquillement ma passion pour la couleur et le concept art. Je suis donc retourné à Cartoon Saloon!

M.M : Vient donc Cartoon Saloon, un studio d’animation pour lequel tu travailles sur le film d’animation The Breadwinner (2017), une œuvre engagée qui questionne la place de la femme dans la société afghane à travers les yeux d’une petite fille. Peut-on en savoir plus sur le projet, la direction artistique qui était la tienne et ton rôle à jouer dans sa production ?
A.P : Le projet de Nora Twomey était super ambitieux en s’attaquant à un sujet aussi difficile pour grand public, et il s’annonçait graphiquement magnifique. J’ai eu beaucoup de chance de pouvoir bosser dessus ! Le film se divise un peu en 2 parties : celle du monde réel, et celle du conte. Il y avait donc un peu 2 équipes différentes, et 2 directeurs artistiques. Etant arrivé tôt sur le projet j’ai eu l’occasion de travailler au color board sur les 2 univers, et puis je suis passé en décors def sur le monde réel, le style graphique me correspondant plus. On bossait une première passe à la gouache pour avoir de belles textures brushées en séparant chaque plan, puis on scannait le tout et on peaufinait les détails et la colorimétrie sur photoshop. Une méthode de travail originale, et il est rare de nos jours de toucher à de la peinture traditionnelle sur un long métrage. C’était une super expérience, et les gens à Cartoon Saloon sont géniaux.

M.M : Le deuxième film d’animation pour lequel tu vas travailler en tant que concept artiste est Klaus, un film au sujet plus léger que le précédent et produit par Sergio Pablos Animation Studios (2019). Quelles étaient tes missions pour ce titre ?
A.P : J’ai été engagé là-bas pour faire partie d’une petite équipe de concept artistes dirigée par un duo de directeurs artistiques polonais super talentueux : Szymon Biernacki et Marcin Jakubowski. Pour développer donc l’univers graphique du film Klaus. Une approche on ne peut plus différente de The Breadwinner, hyper technique et digitale. J’y ai appris pas mal de choses, un haut niveau d’exigence entre autres. Mais au bout d’un an et demi, alors que le studio avait déménagé en banlieue de Madrid pour pouvoir accueillir une armée en vue de la production, j’ai senti qu’il était temps de partir. En à peine un an, on était passé d’une quinzaine de personnes en tout à quasi 200 personnes au studio, et ça devait encore augmenter. J’avoue que je préfère les petites équipes, les structures à échelle humaine. Il était temps de bouger !

M.M : En parallèle, tu es membre d’un collectif d’artistes, Souviens Ten Zan, avec lequel tu produis des séquences d’animation à la fois poétique et humoristique. Dis-nous en plus sur ce collectif, vos productions, comment en êtes-vous venus à le créer?
A.P : Nous sommes avant tout une bande de potes, tous rencontrés à Gobelins, et nous avons travaillé ensemble sur la plupart des projets de l’école. Nous étions 8 au départ, sur un faux teaser que nous avons réalisé en fin de première année, Mother Fucking Dalle. C’est ce projet qui a lancé notre envie de travailler ensemble. Puis 10, puis finalement 12 personnes, c’est beaucoup ! Ça nous a permis dès la sortie de l’école de partir faire nos expériences à droite à gauche, tout en étant toujours assez nombreux pour qu’un petit groupe continue à faire vivre le collectif. J’ai été très peu présent pendant cette phase. Une période pendant laquelle le collectif a réalisé 4 ou 5 projets de commandes pour du jeu vidéo, du documentaire, du générique… Ainsi que du clip, du court métrage, et des compils de très courts extraits pour nos travaux collaboratifs – les STZAP – un ensemble de petites vidéos WTF mélangeant tous les styles ! C’est un petit laboratoire qui nous a permis de bien nous amuser tout en nous offrant de nouvelles possibilités de travail. Nous avions toujours eu le rêve d’établir un jour un vrai studio. Et c’est à la fin de l’été 2018 que ça a commencé à se concrétiser. Une partie du crew dont moi avons décidé de bouger à Lyon, quelques-uns s’y trouvant déjà. De là nous nous sommes penchés sur comment établir une structure stable, et après 6 mois de paperasse, de discussions, de débats, de négociations, et la location de jolis locaux, nous voilà établis pour de bon !! Tout en pouvant continuer à réaliser individuellement des commandes freelance ou autre, nous avons surtout tout un tas de projets et d’envies communes (qui sortent d’ailleurs du seul cadre de l’animation), et surtout la joie d’avoir notre indépendance et de pouvoir travailler chez nous et entre potes tous les jours !

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Révéler l'essentiel en quelques coups de brush...

M.M : Ton univers artistique revêt un esprit cartoon très chatoyant, avec beaucoup de rondeur dans le choix des formes et des couleurs. Pourquoi le choix de cette esthétique ?
A.P : Plutôt qu’un choix c’est une direction que j’ai prise naturellement sans vraiment réfléchir, je pense qu’il s’agit surtout d’un gros mélange de toutes mes inspirations, une esthétique née également de la collaboration avec pleins d’artistes différents et de l’émulation créative que ça génère. Wouah quelle phrase !

M.M : Produis-tu beaucoup de dessin traditionnel en marge de tes créations numériques ?
A.P : Malheureusement non, beaucoup moins qu’avant. J’espère pouvoir y remédier, dure de concilier toutes les envies !

M.M : En matière de digital painting, à quoi ressemble ton processus de création dans ses grandes étapes ?
A.P : Alors ça dépend vraiment du client, du style, du sujet. Pour mon travail perso et l’approche que je préfère, un rapide croquis, de grands coups de brushs dans tous les sens, l’essentiel est posé en 1 heure ou 2 (compo, couleurs, ambiance générale). Après je découpe les différents plans qui doivent être séparés en fonction des besoins. Je garde à l’idée de garder le minimum de calques possible, même si ça dérape à chaque fois ! Après il ne reste plus qu’à peaufiner, des heures à ajouter du détail tout en essayant de ne pas trop « polir / ramollir » l’image, ne pas perdre la spontanéité des premiers coups de brushs. Une dernière passe de compositing pour l’homogénéité générale, la perspective atmosphérique, la colorimétrie, le grain… et voilà !

M.M : A quel moment de ce processus prends-tu le plus de plaisir ? Pour quelle(s) raison(s) ?
A.P : A la première étape c’est sûr. Poser rapidement la base d’une image qui fonctionne, que l’essentiel soit là en quelques coups de brushs.

SELVA from Arthus Pilorget on Vimeo.

M.M : Si l’esthétique de tes créations suscitent un réel engouement, il en est de même pour le soin que tu apportes au story-telling : l’imagination file droit ! Peux-tu nous en dire plus sur la manière dont tu intègres de la narration à tes œuvres ?
A.P : Pas de procédé en particulier, j’imagine que cette envie de toujours raconter quelque chose dans l’image me vient à la base de mes parents illustateurs. Et ça a été renforcé par mes expériences de concept artiste dans le monde de l’animation, où la narration et la direction du regard sont prépondérants. Je dirais que je suis surtout poussé par une envie concernant le décor, un style graphique, une ambiance, une atmosphère. C’est souvent ensuite que j’ajoute un personnage, un bagpacker ou autre explorateur passant dans le coin !

M.M : Quelles sont tes inspirations – animation, concept art et autres – qui nourrissent ton travail de création ?
A.P : C’est tellement large… Et non exhaustif. Pour ce qui est de l’enfance et de la BD, je dirais Franquin, Moebius, Loisel, De Crécy, Guarnido. Plus récent Larcenet évidemment, Mignola, Sampayo, Pedroza, Vives, Matsumoto… L’univers du jeu vidéo, si je devais en citer un, je dirais Zelda. Les peintres, Howard Pyle, Brueghel, N. C. Wyeth, Repine, Goya, Sorolla… La littérature, du Nom de la Rose d’Umberto Eco à Bukowski, King, G.R.R Martin, Tolkien, Burroughs, Louis Garneray, Lovecraft, Conrad, Jorn Riel… Le cinéma avec Jarmush, Terry Gilliam, Jeunet, Herzog, Copola, Inaritu, Spielberg, Tarantino, Ridley Scott, Lars von Trier, Burton (années 90), Wes Anderson, Gondry, Park Chan-wook, Romero, Cronenberg, David Lynch… L’animation, de Disney (surtout la période Milt Kahl) à Miyasaki, en passant par les studios 4C et Les Triplettes. Pour ce qui est du concept art numérique, le tout premier qui m’a fait découvrir le digital painting : Sparth. Pour ces dernières années, Aurélien Prédal, Rémi Salmon, l’inclassable Alberto Mielgo, Peter Chan, Vaughan Ling, Simon Stalenhag, Elle Michalka, Eusong Lee, le CRCR, Djob Nkondo, Diboine… Je m’arrête là !

M.M : Enfin, y a-t-il un projet personnel sur lequel tu œuvres actuellement, et qui te tienne particulièrement à cœur ?
A.P : Il y en a pas mal avec le collectif, deux membres sont actuellement en train de réaliser leurs courts métrages, Caroline Cherrier en ce moment et Hugo de Faucompret dans quelques mois. C’est super excitant et enthousiasmant ! Personnellement j’espère pouvoir passer plus de temps à développer un projet que j’ai avec Johan Ravit, un autre membre du crew. On ne sait pas encore exactement sous quel format, probablement une série. On avait fait un premier test dans un de nos ZAP. On en est qu’aux balbutiements mais c’est un univers que j’aimerais vraiment développer et explorer !

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