Interview de Marc Simonetti, Illustrateur et Concept Artiste Freelance

Illustrateur et concept artiste émérite dont la réputation n’est plus à faire, Marc Simonetti nous propose à chaque image un voyage au cœur de la science-fiction et de la fantasy (Game of Thrones, Dune, Le Seigneur des Anneaux, L’appel de Chtulu). Aux côtés de l’écrivain français Jean-Laurent Del Socorro, l’artiste œuvre actuellement sur l’illustration du roman fantasy historique La Guerre des Trois Rois.

L'image comme invitation au voyage...

MARINE MACQ: Tout d’abord, saurais-tu nous raconter la manière dont tes passions pour le dessin et la littérature ont débuté ?
MARC SIMONETTI: Comme beaucoup, j’ai aimé dessiner très tôt. Tous mes carnets de cours sont à la fois mal écrits et remplis de dessins… Quant à ma passion pour la lecture, je la dois à la bibliothèque de SF de mon père. Le premier livre dont je me souvienne a été Niourk de Stefan Wul.

M.M : Après des études en ingénierie (matériaux), tu en reviens à ta passion pour le dessin et suis une formation à l’école d’art Emile Cohl. Le manque de créativité associé à ton premier choix était-il en cause ?
M.S : Absolument, j’ai travaillé comme ingénieur pendant 2 ans avant de me rendre compte que je ne pouvais vieillir en exerçant ce métier. Il me manquait une chose fondamentale qui me rongeait : devenir créatif m’était impératif. C’est pour cela que j’ai suivi pendant un an le « module 3D » d’Emile Cohl, où la part de cours de dessin était relativement modeste afin de pouvoir travailler vite.

M.M : En 2004, tu débutes dans la profession en tant que modeleur 3D pour l’industrie du jeu vidéo (Widescreen Games), l’occasion pour toi de t’initier aux outils numériques qui t’étaient encore inconnus. Comment se sont passés tes premiers pas en la matière ? As-tu fait face à de nombreuses difficultés ?
M.S : Ça a été fut pour moi une expérience extrêmement enrichissante ! Pour la première fois j’avais trouvé mon créneau. J’apprenais énormément la journée à mon travail aux côtés d’amis talentueux, et la nuit sur les forums d’art en ligne.

M.M : A la suite de cette expérience, tu décides de te consacrer à l’illustration en adoptant le statut de freelance. Est-ce la possibilité de combiner tes deux passions qui ont motivé ce choix ?
M.S : Absolument ! De plus, faire de la 3D toute la journée avait un côté encore trop technique, et je ne voulais faire que de la création et du dessin. J’ai ainsi pu combiner mes deux passions : celle pour la littérature SF/fantasy et celle pour le dessin. Si j’ai commencé par la 3D, c’est par manque de confiance en moi : je me disais que mon diplôme d’ingénieur m’aiderait un peu dans le côté technique du métier. Au final, cela m’a surtout permis de faire une transition plus douce, et je me sers encore régulièrement de tout ce que j’ai appris (même si je ne touche plus aujourd’hui à 3D max ou à maya). J’ai ainsi pu apprendre Zbrush à sa sortie…

M.M : Tu vas ainsi travailler pour de grands comptes à l’international et devenir une référence en matière d’illustration éditoriale, notamment pour les genres SF et Fantasy. Pour ne citer que quelques exemples majeurs, tu réalises les couvertures des ouvrages de G.R.R Martin (Game of Thrones), H.P Lovecraft (L’appel de Chtulu) ou encore Franck Herbert (Dune). Comment en es-tu venu à développer toutes ces belles collaborations ?
M.S : A mes débuts, je me suis entraîné à faire des images et de fausses couvertures de mes livres préférés, c’est ce qui composait mon portfolio. La route a été assez longue, j’ai commencé par faire des illustrations pour du jeu de rôle, puis des illustrations de jeux de cartes à collectionner. Dans le même temps, je commençais à faire des couvertures de livres. L’avantage c’est qu’en voyant mon portfolio et les jeux de cartes que j’avais illustré, mes clients éditeurs ont aussitôt su que je connaissais bien certains livres et m’ont ainsi confié des monuments comme Le Trône de fer. Pour d’autres, j’ai simplement demandé à pouvoir les illustrer, comme les annales du disque monde de Terry Pratchett ou les livres de H.P Lovecraft…

M.M : De toutes ces illustrations, pourrais-tu nous décrypter celle(s) que tu as eu le plus de plaisir à concevoir, d’un point de vue narratif ou créatif ?
M.S : Je n’ai pas vraiment d’illustration favorite. Chaque nouvelle illustration est un petit voyage que je réfléchis en amont, que je prends plaisir à parcourir. Puis quand je regarde derrière moi ne me reste qu’une forme de nostalgie de la volonté initiale et les défauts que je vois et que je ne veux pas reproduire… Allez, ma toute première illustration du Trône de fer dans ce cas. Je voulais faire une couverture adressée à une audience mature, apte à apprécier le côté très noir du roman. J’ai donc pris en référence quelques maîtres aquarellistes russes qui représentaient des paysages enneigés, très loin des images d’Epinal. J’ai commencé par faire une vraie aquarelle, qui pour être franc était vraiment mauvaise par rapport à mes modèles, et je l’ai poursuivie sous photoshop afin de la rendre correcte. L’image représente le mur dans l’un de ses bastions reculés, elle me paraît maladroite aujourd’hui mais dégage malgré tout ce que je voulais faire passer…

M.M : Outre l’illustration, tu t’ouvres également au cinéma avec une production de Luc Besson, Valérian. Il me semble ainsi que tu participes à la pré-production du film d’Europacorp avant de poursuivre le travail une fois le projet validé. Peux-tu nous en dire davantage sur ce projet, et notamment sur la direction artistique à laquelle tu répondais ? Quels défis cela a-t-il représenté pour toi ?
M.S : J’ai effectivement travaillé directement avec Luc Besson, puis Hugues Tissandier pendant une dizaine de mois à temps plein sur le développement visuel du film. Ça a été un projet incroyable, où j’avais une très grande liberté et la chance d’avoir un retour direct de la part de Luc Besson sur mon travail. Luc nous a ainsi raconté tout le film puis a laissé libre cours à notre imagination. Le Leitmotiv était d’aller aussi loin que nous le voulions dans nos idées, Luc étant le seul filtre de validation. L’univers du film est à la fois coloré, foisonnant et porteur d’un message très positif, loin d’un futur déprimant. C’était d’autant plus agréable de pouvoir l’aborder chaque jour. Mon plus gros défi a finalement été cette grande liberté : j’avais à cœur de ne surtout pas décevoir la confiance que l’on me portait, et de donner tout ce que je pouvais en termes de qualité d’images mais surtout d’idées.

M.M : Non pas en tant qu’illustrateur mais en tant que concept artiste, tu vas poursuivre tes collaborations avec de nombreux studios de jeux vidéo tels qu’Ubisoft, EA, Activision, Square Enix, Magic the Gathering, etc. De tous ces projets, lequel as-tu préféré concevoir ? Pour quelles raisons ?
M.S : L’une de mes premières missions en tant que concept artiste a été celle du jeu Army of Two : The 40th Day. J’en garde de fait un très bon souvenir ! Chaque fois que l’on atteint un objectif que l’on pensait difficilement réalisable, cela marque d’une pierre le chemin parcouru et permet d’envisager des sommets peut-être plus élevés. C’est aussi le cas pour mes premières cartes Magic The Gathering, qui font sans doute partie du parcours rêvé d’un illustrateur fantasy.

M.M : Actuellement, tu oeuvres en freelance pour le compte de MPC (Los Angeles). Peut-on en savoir plus sur les projets que tu mènes ?
M.S : J’ai eu la chance de travailler pour MPC sur le développement visuel d’une douzaine de films à sortir ! Cela m’a permis de faire des key frame, de designs de décors, des développements de personnages et de « props », des concepts d’animations, de VFXs, tout cela dans des univers très variés… J’espère pouvoir montrer mes images au fur et à mesure de la sortie des films !

M.M : Peux-tu nous dire sur quels projets tu travailles en ce moment ?
M.S : Actuellement, je travaille principalement pour le parc du Puy du Fou. J’ai ainsi fait des concept arts pour la dernière attraction qui vient d’être ouverte, « Le Premier Royaume », et je travaille également sur les parcs à venir à l’étranger, des projets gigantesques et vraiment excitants. Mais je voudrais surtout partager sur un autre projet que je conduis avec Jean-Laurent Del Socorro, auteur de Royaume de vent et de colères et de Boudicca, celui d’un livre illustré nommé La Guerre des Trois Rois (pour les éditions ActuSF). C’est un projet passionnant car il s’agit d’un livre illustré dans l’univers de Royaume de vent et de colères, où l’on va suivre la compagnie de mercenaires dirigés par Axelle, sous la forme d’un carnet de voyage dans la France d’Henri III et du Duc de Guise. C’est l’occasion d’invoquer Rembrandt, les Géricault et les orientalistes pour faire des images qui soient en échos avec letexte. Le projet étant très ambitieux car abondamment illustré, on a choisi de le lancer via un crowdfunding déjà réussi à ce jour, mais que l’on peut encore découvrir par ICI !

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Un ADN tout de science-fiction et de fantasy...

M.M : Tes créations révèlent un goût tout particulier pour la science-fiction et la fantasy, dont les iconographies respectives sont très riches. En quoi ces univers séduisent-ils particulièrement ton imagination ?
M.S : En fait, je pense que la science-fiction, l’horreur et la fantasy font tout simplement partie de mon ADN. J’ai grandi avec, et la pop culture a une place aussi importante dans ma culture graphique que les grands maîtres de la peinture, de la sculpture et de l’architecture…

M.M : Un point tout à fait intéressant dans ton processus de création, c’est ton utilisation de la couleur : de nombreuses illustrations présentent en effet une dominante colorimétrique tandis que tu joues sur la lumière pour en valoriser les nuances. Pourquoi ce choix de représentation ?
M.S : Je pense que la couleur a une grande charge émotionnelle, et que l’utiliser permet d’amplifier le message d’une image. J’aime que mes images vibrent et attirent l’œil. Après, je ne peux faire qu’avec mes goûts personnels et j’en suis donc réduit à devoir sentir ce qui me semble le plus juste sur le moment.

M.M : Avec quels outils composes-tu tes créations ? Il me semble que tu utilises la VR pour certaines de tes œuvres numériques ?
M.S : J’utilise tout ce qui me permet de faire l’image que je souhaite, suivant le sujet : je dessine, je peins à l’aquarelle, à l’acrylique, à la peinture à l’huile, sur Photoshop, Painter, Cinema4D, Zbrush, 3D Coat, Octane, ou la VR. Peu importe la technique tant que le process fait sens avec le thème. La VR me paraît effectivement d’une grande efficacité pour produire des bases très complexes en un rien de temps et pour des raisons ergonomiques puisque c’est l’une des techniques qui se rapprochent le plus du dessin pur.

M.M : Toi qui oscilles d’une industrie à une autre, comment envisages-tu les différences existantes entre illustration et concept art dans ton travail de création ?
M.S : La différence fondamentale entre les deux, c’est l’utilisation qui est faite de l’image. Une illustration est un produit fini utilisé pour vendre un livre ou un produit, auquel on ajoutera seulement un titre par-dessus. Un concept existe en amont, et constitue l’une des nombreuses étapes qui vont permettre soit de générer une image de film, de jeu vidéo, soit même de vendre un projet pour un parc d’attraction. Il faut qu’il soit lisible, vendeur, fonctionnel et exploitable par tous ceux qui vont devoir s’en servir par la suite (modeleur, textureurs, animateurs, lighting artiste, etc). En revanche, le point commun de ces deux images réside dans ce devoir d’éviter le « générique » ou le cliché.

M.M : Dans une précédente interview, tu as déclaré à propos de tes illustrations qu’elles relevaient davantage de l’artisanat que de l’art, est ce que tu peux nous en dire plus à ce sujet ?
M.S : Absolument, les lieux communs évoqués par la notion d’art sont ces clichés d’artistes qui cherchent l’inspiration dans des parcs ou dans divers excès, qui ont une intégrité leur interdisant d’aborder certains thèmes, et cela va de pair avec cette idée de talent. Dans les faits, notre métier requiert toutes les valeurs associées à l’artisanat : l’expertise, la fiabilité, la vitesse d’exécution, l’accueil des critiques et le travail incessant. Il a fallu que je dessine pendant des dizaines d’années avant que l’on me dise que j’ai du talent.

M.M : Dans le champ de l’illustration éditoriale, doit-on nécessairement avoir lu le livre qu’on illustre pour que la couverture soit fidèle aux attentes des lecteurs, ou le brief de l’éditeur se suffit-il à lui-même ?
M.S : On peut tout à fait se contenter du brief de l’éditeur. J’aime néanmoins toujours avoir le maximum de matière à cogiter pour pouvoir produire une image la plus fidèle possible au texte. C’est cela je pense qui m’a le plus aidé en tant qu’illustrateur : savoir en quoi un livre est différent des autres et illustrer précisément cette différence.

M.M : Les grandes histoires étant immuables, les libertés en termes de story telling peuvent être parfois limitées. Malgré tout, ne s’agit-il pas pour toi d’intégrer de petits détails cachés pour constituer autant d’indices ou de clins d’oeil aux lecteurs ?
M.S : Dès que c’est possible, c’est effectivement toujours un plaisir pour moi que de cacher de petits éléments ! Ou même simplement de représenter des personnages du livre dans une foule pour le rendre moins anonyme…

M.M : Hormis les figures d’un genre, quelles sont tes inspirations quotidiennes, qu’il s’agisse de créateurs ou d’auteurs ?
M.S : La liste est infinie… Certains créateurs sont pour moi des inspirations « à vie » : Alberto Mielgo, Phil Hale, Jeremy Mann, Craig Mullins, Aleksi Briclot, Nicolas Sparth Bouvier, Simon Goinard-Philippot, Claire Wendling, Robh Ruppel…. Et j’en oublie. J’ajouterai la nature autour de moi, qui peut être l’une de mes plus grandes sources d’inspiration….

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