Sylvain Chomet, ou l’art du dessin caricatural dans un écrin de poésie

Il fait partie des fleurons de l’animation et de la bande dessinée françaises : Sylvain Chomet est le dessinateur et réalisateur de films d’animation à qui l’on doit Les Triplettes de Belleville, L’illusionniste, ou encore plus récemment les couchgags génériques de la série américaine Les Simpson. Mordu de dessin, son univers graphique revendique un goût prononcé pour l’art caricatural et la poésie, sans dissonance aucune.

De l'art du dessin, une facture caricaturale

Tout de l’univers de Sylvain Chomet transpire son amour du dessin, depuis le cerne noir qui souligne tel un miroir la psychologie de ses personnages, jusqu’à sa recherche du rire caustique, à peine étouffé dans un mouchoir de poésie. Issu d’un milieu modeste, Sylvain nait en 1963 à Maison Laffite, où il développe dès le plus jeune âge une passion pour le dessin, et plus précisément celui caricatural. Ce sont en effet les magazines et personnages de bandes dessinées qui nourrissent son imaginaire d’enfant (Pilote, Pif Gadget, A suivre) et ses premières œuvres, aptes à susciter le rire hilare de ses proches. Aussi, ses créations présentent-elles très tôt un sens aigu de l’humour et du détail, celui-là même qui lui vaudra le qualificatif de baroque pour décrire son univers quelques décennies plus tard. Pour assouvir sa soif de technique, Sylvain Chomet va d’abord s’inscrire aux Arts Appliqués de Paris, se spécialisant en stylisme et expression visuelle. Or, le jeune étudiant compte parmi ses professeurs le célèbre auteur de bande dessinée Georges Pichard, auteur qui décèle rapidement l’étendue de son talent comme de son univers artistique. Sous son conseil, Chomet quitte alors Paris pour intégrer la nouvelle Ecole Supérieure de l’Image d’Angoulême. Ces trois années d’études sont placées sous les auspices de rencontres déterminantes, telles que les dessinateurs Nicolas de Crécy et Hubert Chevillard ; mais également sous la découverte d’une richesse artistique plurielle, Angoulême figurant déjà comme le fief naissant de la bande dessinée et de l’animation à l’international. Sylvain Chomet publie un premier album, Le secret des libellules, signe Bug-Jargal, l’adaptation du premier roman de Victor Hugo aux côtés de De Crécy, puis reçoit son diplôme en 1987. La carrière de l’artiste est prête à être lancée.

 

Le désir naissant de réalisation

A la suite de ses études, Sylvain Chomet s’établit à Londres pendant trois ans, une étape courte mais déterminante dans la suite de son parcours. En effet, si l’artiste commence par la seule production d’illustrations, il goûte ensuite à la réalisation via le studio londonien Richard Purdum (cinéma, publicité) qu’il intègre en tant qu’assistant animateur. L’expérience va profondément le marquer et faire naître en lui un désir puissant de réalisation pour donner vie à ses personnages, allant des pages à l’écran. De retour en France, il s’installe à Montpellier et partage dès 1990 un studio de création aux côtés des dessinateurs Hubert Chevillard, Nicolas De Crécy, Corcal ou encore Eric Larnoy. Il produit alors un premier court-métrage d’animation, Ça va ça va, un vidéo clip pour le groupe vocal TSF. En 1991, le dessinateur entame la réalisation d’un nouveau projet qu’est La Vieille Dame et les Pigeons, en collaboration avec De Crécy qui en conçoit les décors. A l’image de son univers, l’œuvre fait office de fable noire et satirique dans le contexte de vie parisien des années 1950. Affamé, le teint blafard, un agent de police parcourt la capitale tel un vautour dont la proie se fait rare. Au détour d’un parc, ce dernier aperçoit une vieille dame nourrir les pigeons du coin, force de gâteaux et de plats délicieux. Affamé et désespéré, l’agent décide de duper la grand-mère en se déguisant lui-même en pigeon pour profiter du repas. Un stratagème malicieux mais qui croit duper se fait prendre lorsque l’agent comprend que tout ceci ne vise qu’à nourrir de sombres projets : sa mort imminente. L’année suivante, il signe le scénario de l’album de Chevillard, dit Le Pont dans la vase, ainsi que Léon la came, une série de bandes dessinées produite conjointement à De Crécy, ce qui lui vaut le fameux prix Goscinny en 1995.

Les années 1990 marquent pour Sylvain Chomet le début d’une véritable croisade. En effet, l’artiste s’exile à Montréal pour débusquer les investisseurs aptes à soutenir son projet en cours de réalisation. Son style unique couplé à la reconnaissance internationale de la BD franco-belge et de l’animation française séduisent. Achevé en 1996, le succès de La vieille dame et les pigeons lui vaut une ovation de la critique mondiale : Grand Prix de la World Animation Celebration (Los Angeles), BAFTA Award du meilleur film d’animation (Londres), cristal du meilleur court-métrage (festival d’Annecy), sans compter une double nomination aux Césars et aux Oscars. Une consécration pour Sylvain dont l’ascension va connaitre son apogée avec son premier long-métrage : Les Triplettes de Belleville.

 

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Burlesque et Poésie : la consécration d’un style

Il est vrai, on ne peut faire plus Chomet que l’œuvre animée Les Triplettes de Belleville dont les personnages incarnent à eux seuls la maîtrise d’un genre, celui du dessin caricatural, le tout dans un écrin de poésie sans dissonance aucune. On y découvre Madame Souza, une vieille dame moustachue vivant dans la banlieue vétuste de Paris aux côtés de Champion, son petit-fils dépressif qu’elle adopte à la mort de ses parents. Pour tenter de lui redonner la joie de vivre, Madame Souza encourage sa passion pour le cyclisme jusqu’à en faire un participant officiel du célèbre Tour de France. Mais alors qu’il se fait mystérieusement enlever pendant la compétition, sa grand-mère mène l’enquête jusqu’à entreprendre un périple en pédalo vers la lointaine Belleville, mégalopole tentaculaire dont l’architecture rappelle déjà les formes élancées de la Grande Pomme. Sa rencontre inattendue avec les Triplettes de Belleville, anciennes stars du music-hall, marque le début d’une course effrénée contre la mafia française pour sauver son petit-fils. Une œuvre sombre et grinçante, avide des travers de la société qu’elle dépeint, et pourtant pleine d’humanisme. En effet, si le trait accuse chacun de ses défauts, il est pourtant impossible de ne pas s’attacher à cette grand-mère dont la dévotion aveugle rend son personnage plus humain que jamais.

Mêlant de manière subtile la traditionnelle 2D à des effets spéciaux tout en 3D (dont l’animation est notamment supervisée par Pieter Van Houte, Alain Dumais et Bisser Maximov), la production des Triplettes de Belleville comporte une équipe artistique franco-canadienne qui magnifie le style de Chomet. Les décors entièrement dessinés à la main font l’objet d’une multitude de détails, créant un trop-plein visuel baroque et dénonciateur tandis que les personnages empruntent à l’art de la caricature et son exagération acerbe. Surtout, l’absence de dialogues au profit d’une gestuelle chaplinesque (sans oublier ses mélodies de music-hall ponctuées d’onomatopées et de bruitages) résonnent comme un hommage au réalisateur Jacques Tati pour lequel l’artiste, plus qu’une simple influence, voue une réelle admiration : « Mon style est basé sur le mime et sur le jeu des personnages. Je suis plus influencé par la prise de vue réelle que par l’animation. Par les films de Tati, bien sûr, mais aussi ceux de tous les maîtres du cinéma muet : Chaplin, Keaton. Le sens du timing est très important aussi. C’est la raison pour laquelle j’aime beaucoup Louis De Funès et toute l’école comique anglaise qui s’exprime dans des séries comme Absolutely Fabulous ou Black Adder avec Rowan Atkinson. » Finalement, ce seront deux nominations aux césars, dont celui de la meilleure musique composée par Benoit Charest, ainsi que deux nominations aux oscars. Le style Chomet est désormais reconnu de tous.

 

Django Films, l’indépendance créative

En 2004, Sylvain Chomet fait son grand retour en Europe et fonde son propre studio d’animation à Édimbourg, dénommé Django Films. Dans la continuité des Triplettes de Belleville, son second long-métrage poursuit son hommage au cinéaste Jacques Tati puisqu’il s’agit ni plus ni moins de l’adaptation de l’un de ses scénarios jamais réalisé : L’illusionniste. Touchée par l’univers graphique du dessinateur, la fille de Tatischeff lui en confie le script pour lui insuffler sa touche visuelle. « Je passe d’un monde baroque à un autre, plus simple et réaliste. » C’est d’ailleurs sous les traits du réalisateur lui-même que Chomet représente son personnage, épousant ses mimiques un peu gauches et sa silhouette élancée. Quid du scénario, le film dévoile l’attachant portrait d’un magicien se faisant rattraper par son temps. Ses vieux tours de passe-passe se font détrônés par la vague électrisante du rock’n’roll jusqu’à devoir raccrocher. Après une dernière tentative à Londres, l’homme s’installe en Ecosse où il fait la rencontre d’Alice, une jeune fille pauvre et aussi paumée que lui… S’engage alors une histoire commune pleine de douceur et de mélancolie, la difficile reconstruction.

D’abord prévu tout en images de synthèse, Sylvain prend le parti pris artistique de concevoir l’ensemble du long-métrage dans le respect des techniques d’animation 2D traditionnelles, à l’instar des premiers films du studio Disney dont il dit longuement s’inspirer (Les 101 Dalmatiens notamment). Aussi les personnages et les décors sont-ils une fois de plus entièrement dessinés à la main, doublant la nostalgie du film avec de celle d’une époque, celle de l’animation traditionnelle. A nouveau muette, l’oeuvre encourage une conception quasi chorégraphique de la gestuelle des personnages pour palier à l’absence de paroles, ainsi qu’en témoignent les multiples croquis du dessinateur sur le papier.

Les derniers projets en date du dessinateur sont aussi multiples qu’hétérogènes : en 2013 sort Attila Marcel, une comédie française qui, sans surprise, met en scène un jeune garçon devenu muet depuis la tragique disparition de ses parents. Une première pour l’artiste qui met momentanément de coté l’art du dessin au profit de la prise de vue réelle. L’année suivante, il signe de sa main les couchgags des génériques de la série américaine Les Simpson, ainsi que la très belle réalisation du court métrage Carmen, pour le clip musical du compositeur interprète Stromae. Une satire sociétale en dessins animés pour dénoncer l’addiction voire l’asservissement qu’engendrent les réseaux sociaux, le tout dans une belle facture caricaturale. Sylvain Chomet associe donc ses savoir-faire en animation, bande dessinée et caricature, se livrant au jeu de l’absurde poésie pour faire advenir une esthétique visuelle unique.

Marine Macq

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